à propos

Avec sa série « infini plus un », Jérémy Louvencourt collectionne les formules mathématiques. Chaque formule peut être modélisée en une forme graphique
que l’artiste reprend et couche sur le papier. Il les dessine à l’aide de quatre motifs miniatures, répétés inlassablement, en référence aux quatre éléments qui façonnent l’univers dans la tradition alchimique. Une orientation vers l’infiniment petit, existant dans la nature à travers l’atome, et dans la technique avec le pixel. Nous oscillons
donc entre deux pôles, le naturel et l’artificiel. D’ailleurs, les courbes et l’aspect organique de ces modélisations appellent à l’esprit les objets peuplant les cabinets de curiosités : papillons, coquillages et roses des sables, mais aussi objets précieux, pierres taillées
et autres runes.
Ces modélisations sont cernées de noir, un fond qui leur donne une présence.
Il renforce également la dimension scientifique en évoquant l’herbier, les répertoires
de formes d’Haeckel, ou les tests projectifs de Rorschach. Ce test montre différentes taches symétriques au patient, qui doit les interpréter.
Jérémy Louvencourt ne cherche pas à dresser notre profil psychologique.
Ses modélisations jouent avec le cerveau humain, ou plutôt le cerveau joue avec elles.
Il croit deviner des réalités derrières les formes que l’artiste lui propose,
alors qu’elles sont de pures abstractions mathématiques. On nomme cette faculté « paréidolie ». C’est elle qui nous fait imaginer des rochers à têtes humaines ou des personnages dans les nuages. Grâce à cela la série « infini plus un » devient un réservoir à rêves, remplie de nautiles, de cellules grossies des milliers de fois et de galaxies lointaines.
À l’image d’un enfant s’émerveillant de la Lune, ou d’un galet étrange débusqué sur une plage, le regardeur est absorbé dans les modélisations. La texture des œuvres est comme trop étrange. Les motifs distribués en cercles concentriques semblent s’envelopper les uns sur les autres et attirent l’œil. L’étonnant objet parfois se referme sur lui-même, parfois s’enfonce dans le papier.
De telle manière qu’il échappe à toute emprise définitive et glisse lorsqu’on tente
de le saisir du regard.

Boris Marotte

Il y a, chaque jour au lever du soleil, un combat symphonique silencieux,
vibrant au-dessous de nos pieds et au-dessus de nos têtes, sans que personne, jamais,
ne puisse le voir ni espérer l’attraper en plein vol sans du même coup le rendre plus invisible et impalpable qu’il ne l’est.
Le temps et l’espace se tressent, se mêlent et se resserrent sous les mains
d’un majestueux tisserand, agitant ses nœuds dans un inlassable rituel, soliloque de géant aux têtes infinies. Jusqu’au fond des mers, ses fils dansent. D’un bond les centaines
de murènes surgissent des coraux, les milliers d’yeux s’ouvrent dans un fracas silencieux. Chacun se pousse l’un contre l’autre. Les rayons percent les fonds cachés d’une lueur qui éclaire par de minces films de poussière les abysses colorés du monde muet. Les couleurs apparaissent par intermittence pendant d’imperceptibles secondes, le temps que les créatures et leurs yeux incrustés dans les coquillages dentelés éclatent.
Un à un s’ouvrent les pores de la peau marine.
Ils se pressent, s’agitent, explosent, ronflent et sifflent. Jusqu’alors renfermés dans
les fonds obscurs, ils pointent leur nez au soleil, s’abreuvent du souffle retrouvé dans
un chant qui berce la surface plane de la peau polie par l’écume. La mélodie grondante excite la peau granuleuse. Frissonnante, elle s’agite et s’enroule. Alors apparaissent
les rouleaux monstrueux qui ravalent d’un même mouvement leur formation avant que n’éclosent les prochains, eux-mêmes détruits dans la foulée d’une incessante nouveauté. Le retour en arrière n’est pas possible, les vagues s’enchaînent, mais aucune
ne se ressemble. Rien ne reste, rien ne se retourne.
Seule la trace demeure, la trace d’une peau craquelée, douce, instable, irritée comme l’univers fou, sans norme ni limite, sans haut ni bas, sans ordre. Un vide, rempli et troué. L’organisme vivant de la mer qui s’éveille.

Le Temps caché – Marie Testu